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16 juin 2026
L'agriculture numérique renforce la mainmise des grandes entreprises sur les systèmes alimentaires
Par Lim Li Ching, Chantal Wei-Ying Clément et Saskia Colombant, initialement publié par
Welternährung
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La numérisation accentue les inégalités au sein des systèmes alimentaires. Mais qui contrôle la technologie et la monétisation des données ?
En mai 2026, la Fondation Gates a annoncé un partenariat de $200 millions en collaboration avec la société d'IA Anthropic, qui utilisera le modèle d'IA Claude pour fournir des conseils personnalisés en matière de culture aux agriculteurs des pays à faibles et moyens revenus. En 2025, Bosch a annoncé un investissement de $40 millions afin de développer ses activités dans le domaine de l'agriculture numérique au Brésil et en Argentine, notamment par le déploiement de sa technologie de semis automatisé, l'« Intelligent Planting Solution ».
Ces initiatives incarnent le discours dominant actuel sur l'innovation agricole : la numérisation rapide de l'agriculture garantira la durabilité du système alimentaire et la résilience des moyens de subsistance.
Pourtant, une analyse plus approfondie révèle à quel point l'agriculture numérique renforce les rapports de force au sein des systèmes alimentaires : le pouvoir sur les connaissances, les données, la terre, les semences et, en fin de compte, sur la manière dont notre alimentation est produite.
En s'appuyant sur les conclusions du rapport de IPES-Food, La tête dans les nuages, nous examinons comment le contrôle des données agricoles devient un mécanisme essentiel permettant d’accroître les profits des entreprises et leur emprise sur l’alimentation, ce qui renforce souvent la logique d’extraction et d’exploitation qui a historiquement façonné le système alimentaire mondial. En fin de compte, nous nous demandons comment et par qui les technologies numériques doivent être conçues et régies pour contribuer à des systèmes alimentaires justes et durables.
Les données, source de pouvoir : les structures de pouvoir cachées de l'agriculture numérique
Au cours de la dernière décennie, les géants de la technologie, notamment Microsoft, Amazon, Google, Alibaba et Meta, ont mis à profit leurs avancées en matière de stockage dans le cloud et d’outils d’intelligence artificielle pour développer des plateformes et des logiciels de traitement des données permettant de stocker et d’analyser les données agronomiques et météorologiques. Il en résulte un réseau étroitement tissé entre les grandes entreprises technologiques et les principaux fabricants de machines agricoles et de produits agrochimiques, intégrant du matériel agricole, des intrants agrochimiques et des outils basés sur les données sous la bannière de l’agriculture numérique. Par exemple, l’application Climate FieldView, développée dans le cadre d’une collaboration entre Microsoft et Bayer, traite chaque année les données provenant de centaines de millions d’hectares de terres agricoles.

Comment les données des agriculteurs deviennent un actif pour les entreprises
La numérisation de l'agriculture ouvre de nouvelles voies aux entreprises pour accroître leur pouvoir et leurs profits : les connaissances et les informations développées et partagées par les agriculteurs et les communautés – qu'il s'agisse de la composition des sols qu'ils ont cultivés, de l'historique des rendements ou des pratiques en matière d'intrants – sont systématiquement extraites, appropriées, traitées et transformés en actifs de l'entreprise.
Dans la pratique, les entreprises extraient des données économiques et de la valeur de l’exploitation agricole par le biais de mécanismes multiples et interconnectés, notamment des plateformes par abonnement, des accords de partage de données entre partenaires commerciaux ou une fixation des prix basée sur des algorithmes qui sape le pouvoir de négociation des agriculteurs. En d’autres termes, les entreprises agroalimentaires exercent un contrôle et détiennent une propriété de plus en plus disproportionnés sur les technologies agricoles ainsi que sur les vastes quantités de données historiques et actuelles relatives à l’agriculture, aux terres et aux conditions météorologiques qu’elles collectent, ce qui accentue la dépendance et affaiblit l’autonomie des agriculteurs.
Quand les semences deviennent des données : l'exemple de la biodigitalisation
Aujourd'hui, la logique de la numérisation s'étend rapidement au-delà des machines agricoles et de l'utilisation d'intrants agrochimiques. Biodigitalisation permet désormais de transformer le matériel génétique végétal en informations numériques, à mesure que le Big Data, l'intelligence artificielle et la biologie synthétique convergent pour séquencer, breveter et commercialiser les informations biologiques issues des plantes et des animaux.
De la souveraineté semencière à l'extraction des données génétiques
La « biodigitalisation » s’inscrit dans la continuité d’un processus de privatisation des semences et des ressources génétiques par le biais des droits de propriété intellectuelle. Depuis la loi américaine sur les brevets végétaux de 1930, la création de l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV) en 1961 et l’Accord de l’OMC sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) en 1995, les cadres juridiques ont progressivement étendu le contrôle exclusif sur les variétés végétales, au profit des grandes entreprises semencières et au détriment des systèmes semenciers diversifiés et gérés par les communautés, qui constituent le fondement de la production alimentaire locale et régionale à travers le monde. La commercialisation de la sélection végétale a permis aux acteurs du secteur privé de tirer profit à la fois de la nature et des savoirs agricoles autochtones et traditionnels – avec partage des bénéfices quasi inexistant pour les communautés locales.

Le terme “ biopiraterie ” est souvent utilisé pour décrire ce vol de matériel biologique, de savoirs traditionnels et de moyens de subsistance, sans reconnaissance ni compensation, un phénomène ancré dans l’héritage colonial et reproduit par les gouvernements, les acteurs privés et les instituts de recherche. En particulier, les femmes et les communautés autochtones des pays du Sud, en tant que gardiennes des systèmes semenciers traditionnels, supportent les coûts disproportionnés de cette privatisation.
L'IA, les brevets et la nouvelle frontière de la biopiraterie
Ces dynamiques sont aujourd’hui amplifiées par la biodigitalisation. D’énormes quantités de données génétiques sont rassemblées dans des bases de données numériques publiques, qui peuvent être exploitées par des acteurs privés pour développer et breveter des semences. Le géant technologique Nvidia et l’Arc Institute ont mis au point Evo 2, le plus grand modèle de base en biologie qui existe à ce jour, entraîné sur plus de 9 000 milliards de nucléotides d'ADN et d'ARN à partir de 128 000 génomes. Des start-ups, dont une basée en Suède, OlsAro développent des cultures résilientes au changement climatique grâce à la découverte de caractères assistée par l'intelligence artificielle. Les partisans de cette approche affirment que ces modèles permettent de prédire le comportement des semences dans des conditions environnementales spécifiques, de répertorier la diversité génétique et d'identifier les caractères de résilience chez les variétés anciennes et les espèces sauvages apparentées aux cultures – mais ils présentent néanmoins des risques importants.
Les informations génétiques intégrées à ces modèles ont été développées et préservées au fil des millénaires par les agriculteurs, les peuples autochtones et les communautés locales, en particulier dans les régions à forte biodiversité du Sud. Lorsque les entreprises utilisent l’IA pour analyser, caractériser, modifier et breveter rapidement des traits génétiques, elles s’approprient de fait des semences que les communautés ont longtemps conservées et partagées librement. En fin de compte, les technologies numériques sont utilisées par les entreprises pour commercialiser davantage la vie, ce qui va directement à l’encontre de la souveraineté sur les semences et les données, ainsi que des droits humains au sens large.
Terres et main-d'œuvre occultées : les coûts matériels des systèmes basés sur le cloud
La numérisation menée par les entreprises aggrave également les inégalités entre le Nord et le Sud, au-delà du système alimentaire. Les matières premières nécessaires à la construction des infrastructures numériques sont extrait en grande majorité dans le Sud global – notamment le cobalt de la République démocratique du Congo, le lithium de Bolivie, le cuivre du Chili ou le coltan du Rwanda. Pour les communautés locales, l'exploitation minière a été une facteur clé de spoliation foncière et de pollution de l'eau.
Les infrastructures agricoles numériques reposent également sur des emplois précaires dans les pays du Sud. En particulier, les travailleurs invisibilisés qui annotent les données destinées à l'entraînement des IA (par exemple, en classant, transcrivant, annotant ou modérant des informations) sont souvent employés dans le cadre de des conditions de travail extrêmement précaires s'apparentant à de l'esclavage moderne, notamment au Brésil, en Inde, au Kenya, aux Philippines, en Ouganda ou au Venezuela. Les systèmes d'IA dans les pays du Sud restent par ailleurs fortement tributaires de fournisseurs étrangers, les bénéfices restant principalement dans les pays du Nord.
Ces multiples formes d'extractivisme ne font qu'aggraver une longue histoire de exploitation coloniale du Sud par le Nord, qui ont entraîné la spoliation des terres, l'érosion des systèmes alimentaires locaux, l'endettement et une dépendance accrue vis-à-vis des intrants extérieurs.
La souveraineté en matière de données et de technologies comme cadres de résistance
Pour garantir que les systèmes alimentaires soient justes, équitables et résilients, il est nécessaire de repenser l'organisation et la gouvernance des données et des technologies numériques. À l'heure actuelle, la numérisation menée par les entreprises n'assure ni l'équité ni la durabilité. Elle renforce la dépendance, concentre le pouvoir et marginalise les connaissances, l'autonomie et le contrôle de ceux qui produisent notre alimentation.
Notre objectif ici n’est pas d’encourager l’abandon de tous les outils numériques, mais de les inscrire dans des cadres de gouvernance qui servent l’intérêt général et les droits des agriculteurs, des communautés locales et des peuples autochtones, plutôt que la logique du profit et les fausses efficiences des grandes entreprises dominantes.
Pour ce faire, la souveraineté des données doit devenir un principe fondamental qui guide la conception des systèmes alimentaires et agricoles.
Que signifie la souveraineté des données pour les agriculteurs ?
La souveraineté des données signifie que les agriculteurs, les peuples autochtones et les communautés locales ont le droit de décider quelles données sont collectées sur leurs terres, comment elles sont stockées, qui peut y accéder et à quelles fins elles sont utilisées. Il existe déjà des exemples de cadres de justice des données fondés sur les droits et de nature structurelle, notamment le CARE Pprincipes pour la gouvernance des données autochtones ou le Cadre relatif à la souveraineté des Maoris en matière de données. Parmi les recommandations internationales visant à promouvoir la justice en matière de données figurent celles du Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition (HLPE-FSN) : Outils de collecte et d'analyse des données pour la sécurité alimentaire et la nutrition.
Construire des biens communs numériques pour les systèmes alimentaires
Les modèles coopératifs et fondés sur les biens communs numériques pourraient également bénéficier d'un soutien accru afin de garantir que les données servent l'intérêt général – par exemple, les « data trusts », coopératives de données, les cadres nationaux ou régionaux relatifs aux biens communs numériques, les outils numériques open source et plateformes.
Cela nécessitera la mise en place de cadres réglementaires adaptés et d'investissements publics à long terme afin de garantir le contrôle démocratique indispensable au bon fonctionnement de ces modèles plus équitables et plus responsables.
Plus généralement, une gouvernance fondée sur les droits devra s'aligner sur les accords internationaux existants, notamment la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP), la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (UNDRIP), la Convention sur la diversité biologique (CDB) et son Protocole de Nagoya, en ce qui concerne la collecte, le stockage, l’accès et l’utilisation du matériel et des données génétiques et biologiques. Cette cohérence est essentielle pour garantir une supervision transparente des bases de données publiques et privées, et pour protéger les droits des agriculteurs, des peuples autochtones et des communautés locales, notamment en assurant un partage juste et équitable des avantages. Cela nécessitera également d’établir des définitions et des protections plus claires concernant les données agricoles publiques et privées afin de préserver les droits des agriculteurs et de prévenir tout détournement ou utilisation abusive.
Reprendre le contrôle de l'agriculture numérique au service de l'intérêt général
La numérisation de l'agriculture est souvent présentée comme une solution aux défis les plus urgents auxquels sont confrontés les systèmes alimentaires. À l'heure actuelle, cependant, elle contribue principalement à renforcer le pouvoir des grandes entreprises technologiques et agricoles.
Dans les pays du Sud, cela se traduit par une dépendance accrue vis-à-vis des technologies et des infrastructures importées, par des pressions croissantes sur les systèmes semenciers locaux, les terres et la main-d'œuvre, ainsi que par de nouvelles formes d'exploitation qui s'appuient sur les injustices coloniales.
Cependant, la technologie et les discours qui l'entourent revêtent toujours une dimension politique ; elles peuvent donc être conçues et orientées de manière à renforcer l'autonomie des agriculteurs et des communautés, à favoriser la santé des écosystèmes et à protéger les droits individuels et collectifs en matière de données et de savoirs.
Le développement d’outils numériques et d’autres technologies au service de systèmes alimentaires véritablement équitables et durables ne se limitera pas à des investissements financiers ou à une volonté politique ; il nécessitera la mise en place d’infrastructures physiques, sociales et écologiques issues des besoins des agriculteurs, des communautés locales et des peuples autochtones, et répondant à ces besoins.


